Petit oiseau du ciel, de Joyce Carol Oates
Ce livre, acheté il y a plusieurs années chez Atout livre lors d’un passage à Paris, est longtemps resté sur mes étagères avant que je me décide à l’ouvrir. J’aime l’idée de découvrir, ou mieux comprendre, un pays à travers sa littérature et les élections présidentielles américaines m’ont donné un beau prétexte pour lire A Confederacy of Dunces, Indian Creek Chronicles, et maintenant, la traduction française de Little Bird of Heaven.
Je n’avais encore jamais lu de roman de cette autrice prolifique. Or, il m’a bien fallu faire un choix et démarrer quelque part. Je suppose que la description de la quatrième de couverture de mon édition, évoquant une passion “romantique et cruelle” entre deux adolescents liés malgré eux par une sordide histoire de meurtre non résolu a attiré mon attention. Quand on se documente un peu sur Joyce Carol Oates (j’ai pour ma part écouté les interviews qu’elle a accordées à Laure Adler en 2022 et à Augustin Trapenard en 2017), on comprend vite que Petit oiseau du ciel est un condensé des thèmes de prédilection de l’autrice; à savoir: le mystère, les enquêtes criminelles qu’elle tente de résoudre et l’adolescence.
Dans ce roman paru en 2009, dont le titre est inspiré d’une chanson country (à écouter ici, pour les curieux), Joyce Carol Oates donne voix à deux adolescents, tout d’abord la toute jeune et innocente Krista dans la première partie, puis le torturé et ténébreux Aaron dans la deuxième, pour relater les évènements survenus avant et après le meurtre particulièrement violent de Zoe Kruller, mère d’Aaron et maîtresse du père de Krista. La narration revient à une Krista devenue adulte dans la troisième et dernière partie, plus courte, pour enfin donner le nom du coupable et clore un chapitre dans l’histoire de Krista. Point de récit linéaire, ici, mais des narrations mâtinées de retours en arrière et de répétitions, comme un pièce musicale et son refrain. Dans les méandres de la narration, que j’ai parfois ressenties comme des redondances, se révèlent deux adolescents dont la vie est totalement bouleversée par ce meurtre, notamment car leurs pères sont soupçonnés sans être jamais réellement accusés, ni blanchis; ainsi que le sentiment d’attraction-répulsion mutuelles qui les anime progressivement.
J’ai toujours eu un faible pour les récits qui donnent la parole aux enfants ou aux adolescents - je pense particulièrement au Diable au corps ou à To Kill a Mockingbird - et ce procédé m’a semblé particulièrement efficace dans ce livre, non seulement parce qu’il est convaincant, mais aussi et surtout, car les voix, les “chants” tantôt enlevés, furieux ou pathétiques de Krista ou d’Aaron, apportent une intensité qu’une voix d’adulte ne peut offrir et touchent plus profondément le lecteur.
Il m’a également semblé que ce livre dont l’action se passe dans la ville fictive de Sparta, située dans l’Etat de New York, pouvait comme se lire comme un roman mythologique effroyable des temps modernes, où le désespoir pousse à la consommation de drogues dures; où Eddy Diehl, père de Krista, serait une sorte de Zeus adultère alcoolique et paumé; et où sa femme, très vite son ex-femme, serait une sorte d’Héra hystéro-cinglée particulièrement irritante. Les enfants jetés dans cette ville pauvre au passé industriel, bordée par un Styx omniprésent, tentent de trouver du réconfort auprès de leurs proches, grandissent comme ils le peuvent et, pour Krista et Aaron, se rapprochent malgré la peur pour l’une et la haine pour l’autre. Plutôt édifiant et bouleversant, pour le lecteur.
Enfin, de nombreux personnages trouvent le salut ou un semblant de vie meilleure loin de Sparta. Il faut quitter ce bourbier pour survire et être soi. Cette réflexion de Joyce Carol Oates sur l’ancrage géographique, territorial, qui peut être vécu comme un emprisonnement, m’a parlé.
« La raison de la vie sur terre, personne ne pouvait l’expliquer. Mais ça n’empêchait pas que vous étiez là, vous étiez né, obligé de jouer avec les cartes qu’on vous avait distribuées »
J’ignore si j’ai bien fait de commencer par Petit oiseau du ciel pour découvrir l’œuvre pléthorique de Joyce Carol Oates. Si j’ai parfois buté ou levé les yeux au ciel sur certaines répétitions (pensant très fort: “ça, tu l’as déjà dit cinq fois, Krista!”), je ne pense pas qu’il serait raisonnable d’en rester là. Là encore, toute recommandation sera la bienvenue.