Mon mois de janvier avec Sagan
Tout a commencé pendant les fêtes (pas ma période préférée de l’année). Non, plus précisément: tout a commencé avec l’émission de La Grande Librairie du 18 décembre dernier dédiée à Françoise Sagan (disponible ici pour les personnes résidant en France ou celles qui surfent en Belgique grâce à un VPN, contrairement à moi qui peste contre la géolocalisation).
Bref, alors que je passais un bref séjour en famille à Paris, je parcours la bibliothèque des lieux et tombe sur De guerre lasse. Tiens, pourquoi pas? Peu convaincue par les premières pages de Meursault, contre-enquête de Kamel Daoud, je me dis que le talent, l’intelligence, et l’espièglerie de Françoise Sagan ne peuvent me faire que du bien. D’elle je n’avais lu que Bonjour tristesse et Aimez-vous Brahms (quel titre, quand même!) à l’adolescence. Très vite, j’étais happée par l’histoire de ce triangle amoureux qui se déroule pendant l’Occupation, entre le Dauphiné et Paris. L’humour pince-sans-rire de la narratrice qui malmène un peu ses personnages, non sans tendresse, m’a conquise. Jérôme et Alice, résistants cherchant à sauver des Juifs de la déportation, et Charles Sambrat, petit industriel du Dauphiné plutôt attentiste, ami de Jérôme, sont frappés par un drame domestique assez commun dans la littérature (Charles tome raide dingue d’Alice qui est en couple, mais pas très enthousiaste, avec Jérôme) et l’Histoire les rattrape, comme on peut s’y attendre quand on plante le décor en 1942. Il y a de l’humour dans la description des personnages et de leurs travers, donc, du marivaudage et de la sensualité - la scène où Charles emmène Alice en vélo se baigner dans une rivière, par une magnifique journée d’été ne laissait que peu de doutes sur la suite des évènements - et une certaine gravité. Et ce dernier élément m’étonne encore plus maintenant que j’ai lu d’autres romans de Sagan, où les personnages sont tous mondains, intellectuels menant une vie plutôt confortable, d’apparence futile, dans un Paris idéalisé. Loin des tragédies ou des horreurs de la guerre. Dans De guerre lasse, Charles et Alice se font arrêter, interroger et humilier par la Gestapo, scène très marquante démontrant les multiples talents de Sagan. Peut-être avait-elle voulu signer là SON livre sur la guerre et la déportation? J’étais en tout cas très heureuse de finir l’année 2024 avec ce très beau roman célèbre pour son excipit “De guerre lasse, Charles Sambrat s’engagea dans la Résistance”.
« C’est alors que Charles entra, et que, comme dans un vaudeville de 1900, il les vit tous les deux enlacés, s’embrassant. C’est alors que, comme dans un vaudeville, encore mais de l’âge de pierre celui-là, il se frappa la poitrine du poing; et que, poussant un rugissement rauque et bousculant tout à travers la pièce, il se jeta sur Jérôme et l’arracha littéralement à Alice (...) »
Il m’a fallu quelques jours pour finir De guerre lasse et je pouvais pas lire autre chose que du Sagan après avoir refermé ce livre. Inenvisageable. C’est alors qu’une bonne âme, mon compagnon de toujours, m’a trouvé Des bleus à l’âme et Le Miroir égaré en librairie. J’ai d’abord jeté mon dévolu sur Des bleus à l’âme, roman paru en 1972 où les amoureux de Sagan retrouvent Sébastien et Eléonore, déjà croisés dans Château en Suède, pièce de théâtre de l’autrice parue en 1960 (que je n’ai pas encore lue ou vue). Le roman alterne chapitres consacrés à l’installation parisienne de ce frère et de cette sœur fantasques, vaguement incestueux, issus de la noblesse suédoise mais fauchés comme les blés; et les réflexions de la narratrice qui parle à la première personne du singulier - et qui semble se confondre de façon très intime avec l’autrice elle-même - sur la vie d’écrivain, la création littéraire ou les critiques.
« Ce ne sont pas les plages qui se dévident dans des décors de rêve, ce n’est las le Club Méditerranée, ce ne sont pas les copains, c’est quelque chose de fragile, de précieux que l’on saccage délibérément ces temps-ci et que les chrétiens appellent “l’âme”. (Les athées aussi, d’ailleurs, sans employer le même terme.) Et cette âme, si nous n’y prenons pas garde, nous la retrouverons un jour devant nous, essoufflée, demandant grâce et pleine de bleus...Et ces bleus, sans doute, nous ne les aurons pas volés »
J’étais conquise par la prose espiègle, des personnages peu ordinaires. Par ailleurs, les réflexions souvent amères d’une narratrice-autrice qui panse ses plaies méritent selon moi d’être lues quand on aime les livres et/ou Sagan et m’ont un peu rappelé La Naissance du jour de Colette. Là encore, une belle lecture.
Puis, ce fut le tour du Miroir égaré…lu plus laborieusement. Était-ce par lassitude devant cette histoire mettant en scène des personnages parisiens aux soucis loin d’être tragiques? Je ne pense pas car j’ai relu Aimez-vous Brahms rapidement et avec délice, juste après. Toujours est-il que cette œuvre parue en 1996 sur le monde du théâtre, le mensonge et les faux semblants m’a moins touchée.
Enfin, Aimez-vous Brahms, qui a survécu et est resté dans ma bibliothèque malgré mes différents déménagements. Il fallait bien que je relise ce court roman où Paule, mal aimée de Roger, se laisse séduire par un jeune homme fougueux qui l’invite à écouter un concert de Brahms dans la salle Pleyel. Un délicieux moment de lecture et un portrait de femme quarantenaire qui sonne juste.
Lire Sagan fut salutaire pendant ce moi s de janvier fut rock’n roll pour moi. Et ce qui est formidable avec cette géniale autrice, c’est qu’elle était très prolixe. A suivre, donc…